textes

Aurélie Gatle

Fragile résistance

mai 2021 • visite d'atelier

               -

Ôter toute perfection, geste juste, Caroline Bron est de ces artistes qui manipulent, font action de la main, assemblent. Dans le plâtre, elle emprunte à l'empreinte, le fait d'empreindre les sentiments et donne à voir, ce que l'on ne pouvait plus voir. Ces objets du banal, de l'inaperçu, plus encore du jetable, éructent leurs vices : une production sérielle, vidé de contenu. Pourtant, quand l'artiste les fige par procédé technique, ils se révèlent, bien plus positifs que négatifs.

Ces objets sont à l'image de la série 'Nous espérons que vous allez bien' et '18 rue des fougères', des enveloppes administratives reconstituées. Moyens de transport terne, il faut attendre que le pouce de l'artiste vienne ouvrir les étroites fenêtres pour dévoiler les paysages disparus. La carte ainsi montrée rappelle que le geste révélateur est insuffisant pour atteindre l'être contenant. Au dos les mots souvenirs ne seront peut être plus jamais lus.


Ces objets sont aussi à l'image de la série 'Jetables', des boîtes de mouchoirs inutilisables. Réceptacles de nos peines et de nos joies, ces petits bouts de papiers ne sont voués qu'à une destination médiocre le fond des poubelles. S'ils nous réparent et consolent, aucun intérêt ne leur est porté. En n'en statufiant qu'un, l'artiste, joue du poids du support unique, que le mot simple et invasif inscrit dans nos esprits.

 

Alors, on continue de promener notre regard avec plus d'attention, sur cette succession d'objets. Sur des feuilles plâtrées, la forme presque informe porte des mots composés.

Violents, crus, ils sont parvenus à passer l'épreuve du temps. Leurs auteur.es, des femmes de la Beat Generation. Ces morceaux de poèmes choisis par l'artiste, questionnent nos cultures underground. Dans les marges, des espaces souterrains, qui contiennent leur lot de délaissées : cette fois se sont les femmes, les rejetées, les invisibilisé(e)s.

 

Et puis, on pousse un peu plus le jeu de l'intellect rétinien, car de tous ses plâtres à paraître, au fond des surfaces blanchies et irrégulières, la lumière toujours trouve quelque part aspérités pour s'accrocher. Certes les objets appauvris de leurs fonctions, sans plus de présence, ne sont presque rien. Mais cette ultime trace un peu vaine que se plaît à reconstituer l'artiste se remet à parler. Le langage est expressif, que pourrait-il dire de plus, que ce que l'on ne cesse de répéter: l'amour. Et l'amour Hardcore aime à hurler "sers toi de tout, ne gâche rien".

LES MOTS EXISTENT.

mai 2022 • exposition solo Atelier_8 Nantes

               -

Les mots sont très présents dans le travail de Caroline Bron et y endossent plusieurs statuts. Qu'ils soient issus d'écritures libres demandées à des connaissances autour de son projet d'exposition, de textes poétiques ou de ceux écrits au dos d'une carte de vacances, discrètement, l'artiste réactive ces paroles perdues ou censurées dans ses performances et ses sculptures.

 

Pourtant, les phrases citées sont rarement totalement lisibles : l'artiste ne restitue pas des idées, elle rend leur existence manifeste. Devenues objets, mises en sculptures, elles surgissent par bribes, investissent l'espace en nuées et en fils immenses, comme suggérant leur lecture empêchée.
La mémoire et l'oubli irriguent son travail. S'il est le plus souvent en noir et blanc, c'est pour mieux évoquer la dualité du souvenir, à la fois présence et disparition. La plupart du temps, ses pièces prennent pour point de départ une forme, trouvée, dont elle effectue un moulage ou un recouvrement avec du plâtre. Ces traces de vécu, auxquelles on ne prête plus tellement attention, perdues dans les méandres du temps et sous l'accumulation des objets, deviennent entre ses mains des supports narratifs.


Quand le jour est sur le point de disparaître et que la nuit arrive, de quoi peut-on être sûr ? Se glissant dans cette interstice, l'exposition "Le Soleil se couche au Nord-Ouest" ouvre un entre-deux. Entre rêve et réalité, entre histoires entendues et collages imaginés, une nouvelle narration prend forme. Nous sommes dans le domaine de la fiction, comme en témoigne la chaise de réalisateur de l'installation 'Le Mot tire double'. Un univers où les histoires ne demandent qu'à prendre la forme que nous voudrons leur donner. Le pistolet dissimulé parmi les pelotes est-il chargé ? Parviendra-t-on à retrouver les idées des philosophes grecques censurées ? Des jarres entrouvertes, on ne sait pas si les mots-pulsation des poétesses beatniks s'échappent ou s'ils vont bientôt se rétracter comme le génie de la lampe. Le corps lui-même est poétique, matériellement absent mais partout suggéré.

Au sein de cet univers fictionnel, le plâtre est le matériau de prédilection. Utilisé aussi bien par les artistes que par les archéologues, il renvoie à l'empreinte, notion qui traverse la pratique de Caroline Bron. Il permet d'inventorier les formes mais aussi de les combiner pour créer nouveaux sens ou anachronismes. Aussi figé que fragile, il est l'agent d'une muséification précaire. Il préserve sa forme et son existence mais peut s'émietter à tout moment. A moins que l'objet qu'il renferme n'ait déjà disparu ? Car le plâtre matérialise, aussi, le passage du temps. Il témoigne de son modèle autant qu'il en révèle l'absence. Par ses actions de préservation ou d'altération, Caroline Bron souligne à la fois la menace permanente de la perte et l'infinité des existences possibles.